Berthe Morisot et Dora Maar

Julie Manet and Laertes Crédits : Berthe Morisot - Getty

Nous vivons deux évènements majeurs dans l’Histoire de l’art : la première rétrospective à Orsay, temple des impressionnistes, d’une figure importante du mouvement, la peintre Berthe Morisot, et la plus grande exposition monographique jamais consacrée à l’œuvre de la photographe Dora Maar au Centre Pompidou.

Ces deux expositions, au-delà de la force des pièces qui y sont présentées, constituent deux mises en récit qui viennent « réparer » une injustice du regard, et révèlent, en creux, tout ce qui a pu parasiter ce regard. Mais comment ? Cas d’école en trois temps.

Premièrement : éloigner l’astre masculin qui fait de l’ombre à ces femmes artistes.

Pour Berthe Morisot, c’est Edouard Manet, qui l’a beaucoup peinte, ce qui a pu entretenir l’image d’une muse. D’ailleurs, longtemps dans les biographies de Morisot elle n’existait que comme « modèle et belle-sœur de Manet » dont elle avait épousé le frère, Eugène. Le seul homme avec qui, par ailleurs, elle ait consenti à se marier à 30 ans, parce que lui, le peintre amateur soutenait sa carrière professionnelle, et acceptait qu’elle signe de son nom de jeune fille « Morisot » pas « Manet ». Cela n’empêchera pas Berthe Morisot de se retrouver au cimetière en tant que « veuve d’Eugène Manet » et « sans profession ». Mais, l’exposition au musée d’Orsay, centrée uniquement sur ses œuvres, fait enfin entrer Berthe Morisot à sa place : c’est à dire au centre du groupe des impressionniste et pas en périphérie. Elle qui fut la seule femme à exposer au salon emblématique de 1873, entourée de 29 hommes, n’occupait en rien une position minoritaire.

« La Lecture (L’Ombrelle verte) » (1873), de Berthe Morisot, huile sur toile. THE CLEVELAND MUSEUM OF ART / DON DU HANNA FUND

 

Toile laissée nue sur les bords, touches explosives, palette à peine esquissée : dans cet Autoportrait de 1885, Berthe Morisot s’affirme en peintre audacieuse et libre. / ©Musée Marmottan Monet Paris /Bridgeman Images/Service Presse

 

Berthe Morisot. Vue de Paris depuis le Trocadéro (1872). Huile sur toile, 46 × 81 cm, Santa Barbara Museum of Art, Californie. Berthe Morisot expérimente le vaste paysage urbain panoramique. La vue plongeante est prise des hauteurs du Trocadéro, avec un arrière-plan très semblable à celui de Femme et enfant au balcon, peint la même année. La ligne d'horizon, placée très haut permet de mettre l'accent sur le territoire et non sur le ciel, comme le faisaient les peintres hollandais du 17esiècle.

 

Berthe Morisot. Cache-cache (1873). Huile sur toile, 45 × 55 cm, collection particulière. Ce tableau fait partie de ceux que Berthe Morisot présenta au premier salon impressionniste de 1874. Les principales caractéristiques du courant impressionniste sont ici réunies : couleurs claires, lumière, scène de genre dans un paysage, dilution des formes. La jeune artiste a trouvé sa voie et quitté la nécessaire mais pesante influence d'Édouard Manet.

 

Pour Dora Maar, c’est Picasso qu’il a fallu mettre à distance. L’exposition au centre George Pompidou en finit elle aussi avec l’image de muse. On y éloigne volontairement le célèbre « Portrait de la femme qui pleure » que le peintre a fait d’elle, et le couple Maar/Picasso tient une place anecdotique. Les trois commissairEs, ne perdent même pas de temps à souligner ce que Dora Maar a pu apporter à Picasso, ce serait à nouveau la décrire par rapport à un référent masculin. En revanche, on comprend qu’il l’initie à la peinture, et qu’elle l’initie à la photographie, un échange de médium d’égal à égal. Rien d’autre. L’exposition s’offre même une inversion des rôles : soulignant que Dora Maar est la première à prendre Picasso en photo dans son studio, avant que lui ne la peigne. Il devient donc le modèle, la muse.

France Culture 24 Juin 2019

 

 

 

Pablo Picasso, Buste de Dora Maar 1936

 

Portrait de Picasso par Dora Maar, 1934. (COURTESY GALERIE BRAME ET LORENCEAU © ADAGP, PARIS 2019 / THE MUSEUM OF FINE ARTS, HOUSTON )